
C'est l'argument massue, celui qu'on réserve pour la fin des débats, quand les autres ont été épuisés. Admettons que Dieu n'existe pas. Admettons que l'univers ne soit ni bienveillant ni malveillant, qu'il soit simplement là, indifférent, aveugle à notre existence. Alors à quoi bon ? Quel sens peut avoir une vie dans un cosmos qui n'a jamais entendu parler de vous, qui existait avant vous et continuera sans vous, qui n'a rien prévu, rien voulu, rien inscrit ? L'argument sous-entend que sans intention divine, sans plan, sans auteur, la vie est vide. C'est une idée puissante. Et c'est une idée fausse.
Elle repose sur une confusion qu'il faut d'abord démêler : la confusion entre le sens trouvé et le sens donné. La tradition religieuse propose un sens préexistant à l'individu. Vous êtes né dans un récit déjà écrit, avec un rôle, une destination, une signification assignée par une instance extérieure. Ce sens-là est rassurant précisément parce qu'il ne dépend pas de vous. Il est là, solide, avant même que vous ayez eu le temps de douter. Mais cette solidité a un coût : elle est empruntée. Le sens que vous vivez n'est pas le vôtre. Il vous a été prêté, avec des conditions.
L'athéisme pose quelque chose de différent, et de plus exigeant. Il n'y a pas de sens préexistant à découvrir. Il y a un sens à construire. Jean-Paul Sartre l'a formulé avec une brutalité qui reste saisissante : l'existence précède l'essence. Nous n'arrivons pas dans le monde avec une nature, une fonction, une destination déjà fixées. Nous arrivons d'abord, et nous devenons ensuite ce que nous faisons de nous-mêmes. C'est vertigineux. C'est aussi, une fois le vertige passé, une forme extraordinaire de liberté.
Mais c'est Albert Camus qui a poussé la réflexion le plus loin, et avec le plus d'honnêteté. Il ne minimise pas l'absurde. Il ne prétend pas que la vie est belle et que tout s'arrange si l'on pense correctement. L'absurde, pour Camus, est réel : il naît du choc entre le désir humain de sens et le silence de l'univers. Nous voulons que les choses signifient quelque chose. L'univers ne répond pas. Ce silence est l'absurde. Et Camus dit : n'en tirons pas de conclusions trop vite. Le suicide philosophique — qui consiste à fuir l'absurde dans la foi, dans une promesse d'au-delà, dans une transcendance consolatrice — n'est pas une solution. C'est une capitulation. Sa réponse est de tenir les deux bouts simultanément : regarder l'absurde en face, et choisir quand même de vivre pleinement. "Il faut imaginer Sisyphe heureux."
Cette idée — que le sens peut être construit plutôt que reçu — n'est pas une consolation de second rang. Elle est, à bien y regarder, une vision du sens plus robuste que celle qu'offre la religion. Un sens imposé de l'extérieur est un sens dont on peut toujours se demander s'il est vraiment le nôtre. Un sens construit par ses propres choix, dans la pleine conscience de sa fragilité et de sa mortalité, est un sens qu'on n'a pas délégué. Il est nôtre jusqu'au bout.
Les sources de ce sens sont innombrables et n'ont besoin d'aucune validation cosmique. L'amour, d'abord. Pas l'amour comme promesse divine ou comme commandement, mais l'amour comme fait brut de l'expérience humaine, l'attachement à d'autres êtres dont la présence transforme le monde. La création ensuite : faire quelque chose qui n'existait pas, qu'il s'agisse d'un enfant, d'une oeuvre, d'un acte de générosité ou d'une idée. La connaissance : la joie de comprendre, qui n'a pas besoin d'être finalisée par un au-delà pour être pleine en elle-même. Et la beauté, peut-être plus que tout : le fait que l'univers, sans avoir rien voulu, ait produit des couchers de soleil, des fugues de Bach, la structure d'un flocon de neige, le visage d'un être aimé.
Il y a dans la contingence quelque chose que la foi religieuse tend à effacer, et que l'athéisme restitue : la gratuité. Nous n'avions pas à exister. Les conditions pour qu'apparaisse la vie, pour qu'émerge la conscience, pour que deux individus précis se rencontrent et donnent naissance à un être précis, sont d'une improbabilité vertigineuse. Rien ne nous était dû. Tout est surplus. Cette gratuité, loin d'être une source de nihilisme, est une source d'étonnement. Elle transforme chaque moment en quelque chose de presque miraculeux — sans miracle.
Ce que l'univers n'a pas d'intention ne signifie pas que rien n'a d'importance. Cela signifie que l'importance ne nous est pas livrée clé en main. Elle se mérite, se construit, s'invente. Elle est le résultat non pas d'un plan mais d'un engagement : envers les autres, envers ses propres valeurs, envers la vie telle qu'elle se présente, avec ses douleurs et ses illuminations.
Il existe une différence entre un univers sans sens et un univers dans lequel le sens reste à faire. Le premier est le cauchemar du nihilisme. Le second est la condition humaine, telle que l'athéisme l'assume. Cette condition n'est pas facile. Elle exige qu'on renonce à la tranquillité de la réponse préfabriquée. Mais elle offre en échange quelque chose de rare : la certitude que ce que vous choisissez d'aimer, de construire, de défendre, vous l'avez vraiment choisi.
Dans un univers qui ne voulait rien, décider de vouloir quelque chose est peut-être le geste humain par excellence.





